L’élasticité du temps

Le départ du Grande America était prévu du Havre le 28 novembre, pour une traversée de trois semaines environ. Nous avons levé l’ancre le 11 décembre et sommes arrivés à Montevideo le 10 janvier. Pourquoi le temps devient-il si élastique en mer?

Le rythme de la traversée dépend d’abord de l’engorgement de certains ports. Pas de quai libre ou d’équipes de dockers disponibles, pas de chargement. Quand tout est occupé, c’est un savant équilibre entre pénalités de retard, valeur de la marchandise et velléité de payer davantage de la compagnie. Quand en plus c’est la période des fêtes, on peut attendre longtemps : nous sommes ainsi restés à l’ancre à l’entrée du Río de la Plata en compagnie d’une vingtaine de navires pendant presque une semaine !

Autre facteur de trouble : la panne. C’est facile de s’en rendre compte :  le bateau ne bouge plus pendant des heures alors qu’il n’y a aucun port à des centaines de kilomètres à la ronde ! L’effet est saisissant lorsqu’en pleine nuit, intrigués par la modification du rythme du moteur et du roulis, nous sortons sur le pont : la mer est calme, rien à l’horizon, et le bateau, tous feux allumés comme une guirlande de noël, semble échoué au milieu de nulle part. Sur cet incident, rien n’a filtré : interrogé, le Capitaine déclara – en anglais avec un bel accent italien « Even Ferraris need pit stops » (pour l’accent, rappelez-vous celui de Sacha Baron Cohen dans Borat).

Tout aussi imprévisible que la panne : la météo et ses conséquences. Le chef mécanicien a poussé les machines depuis le Havre pour passer juste avant une tempête qui a conduit pas mal de cargos à rester deux jours de plus au Havre. Nous avons ainsi échappé à la fois aux vagues de 10 mètres de haut et à l’amélioration des conditions météo.

Enfin, il faut compter avec la solidarité des marins. Le Capitaine nous explique ainsi qu’avant d’arriver au Havre, le Grande America a participé au sauvetage de l’équipage d’un porte-conteneurs en Mer du Nord. Pour des raisons inconnues, il a été heurté de plein fouet par un autre cargo. Le choc a été tellement violent qu’il n’a pas mis plus de 15 minutes à sombrer : 11 des 23 membres d’équipages ont péri. Finalement, nous sommes heureux d’être arrivés à bon port, même avec deux semaines de retard.

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