La vallée sacrée

2013-11-26 Vallée sacrée 02625 au 29 novembre – En parcourant la vallée sacrée des Incas, de Cusco au Machu Picchu, nous avons appris à voir les montagnes autrement. Les rochers, a-pics, falaises et reliefs sont autant de signes pour qui sait les lire, mis en valeur par les terrasses et les bâtiments construits par les incas.  Ici, les constructions humaines ne détruisent pas et ne transforment pas la nature : le site naturel est premier et les œuvres humaines supportent, soutiennent, soulignent ça et là un trait ou une fonction. Elles sont en quelque sorte comme des déclinaisons de formes premières existant dans la voute céleste, comme le lama, le condor ou le crapaud : ces êtres cosmiques ont leur écho dans les montagnes et les vallées tout comme dans les œuvres humaines qui les modèlent.

Notre parcours vers le Machu Picchu, qui ferme la vallée sacrée, commence par Sacsayhuaman, sur les hauteurs de Cusco. Des milliers d’hommes, pendant cinquante ans, ont transporté sur des plans inclinés et des rondins de bois des pierres (dont certaines pèsent plus de cent tonnes) pour construire cette forteresse. Trois bastions dessinent sa partie en forme de tête du puma qui veille sur l’empire Inca, le corps étant la ville de Cusco. Les principaux esprits tutélaires veillent aussi au sein des murailles : les pierres sont agencées de telle sorte que des oiseaux messagers des dieux ou des serpents médiateurs d’entre les mondes s’y dessinent. On les devine sur nos photos. Le site accueille aujourd’hui quelques lamas tous plus drôles les uns que les autres, dont les lamas-tapis à poil long . Il est difficile de distinguer la tête de la queue !

 

2013-11-24 Vallée sacrée 135Sur la route qui mène à Pisac, un temple souterrain évoque le passage dans le monde des morts. Peut-être s’agit-il de l’un des lieux dans lesquels quelques élus étaient momifiés pour être offerts aux montagnes – ou peut-être d’un lieu dans lequel les Incas étaient momifiés pour continuer à participer à la vie et à l’histoire de leurs descendants. Les momies des empereurs étaient ainsi non seulement exposées dans des temples mais pendant les grandes fêtes elles participaient aux cérémonies, aux défilés et aux repas. Elles bénéficiaient d’un ensemble de serviteurs attitrés et d’une manière assez obscure, prenaient même part aux décisions de leurs descendants.

A Pisac, les incas ont choisi un site naturel qui  en forme de condor et souligné par des constructions, notamment de terrasses agricoles, les lignes de l’oiseau. L’ordonnancement des édifices dérive de la fonction du condor, messager des dieux pour les hommes et gardien des morts. Le site naturel, sur lequel un ensemble de terrasse et d’espaces rituels est construit, prend la forme de l’oiseau légendaire prenant son envol, sans doute pour emporter l’esprit des personnes mortes : deux cimetières sont situés au bas de ses ailes. Et tout en étant toute entière ordonnée à ce passage d’un monde à l’autre, Pisac est en même temps un lieu de haute technologie agronomique : le système d’irrigation et de terrasses permettaient aux Incas de créer des conditions climatiques propices  à la culture d’espèces différentes. Nous croisons des groupes de collégiens un peu partout dans la vallée sacrée qui nous apprennent nos premiers mots de Quechua et se prennent en photo avec nous.

2013-11-25 Vallée sacrée 002Le visage du pèlerin prédicateur, envoyé de Viracocha, se dessine dans la falaise qui domine Ollantaytambo. Alors que la plaine n’est qu’à quelques centaines de mètres, c’est pourtant à l’emplacement exact du sac du pèlerin, sur ses épaules qui se dessine dans la montagne que les entrepôts ont été construits. Ce n’est certes pas l’utilité ni le pragmatisme qui gouvernent ici le plan d’urbanisme! Avec le mouvement du soleil, le pèlerin est tour à tour éveillé ou endormi selon que des ombres passent ou non sur ses yeux, et son expression est plus ou moins sévère. La nature avait ici esquissé un visage dans la roche : les hommes ont achevé de donner forme à celui qui veille sur la vallée.

2013-11-24 Vallée sacrée 080En face du pèlerin, un espace sacré est la déclinaison terrestre de la représentation cosmique du lama. Le corps de la montagne et les terrasses dessinent le corps et la laine du lama et de son petit, tous les deux visibles dans le ciel à certaines époques de l’année à côté de la croix du sud. Pour les incas, le lama est créateur des sources et des lacs et à son cycle de vie dans le ciel correspond le cycle de l’eau sur la terre. En écho, un ensemble de fontaines et de canalisations constitue l’essentiel de l’espace sacré que nous visitons. Pendant la période sèche de l’année, le lama boit de l’eau toutes les nuits et sa forme est visible dans la voie lactée. L’œil du lama de la montagne d’Ollantaytambo, symbolisé dans le temple principal, est éclairé par le soleil. Par contre, à partir du mois d’octobre, les deux nébuleuses qui forment les yeux du lama dans voie lactée sont invisibles et son œil dans la montagne n’est plus éclairé : le lama dort,  ne boit plus et c’est la saison des pluies. En écho aussi, des canaux partent de ce qui pourrait être la vessie du lama sur le site d’Ollantaytambo jusqu’aux canaux d’irrigations en contrebas. Des entrepôts sont situés au niveau des organes reproducteurs.

Pour profiter des belles routes qui mènent au Machu Picchu, nous souhaitons rejoindre par nos propres moyens le village d’Aguas Calientes au pied de la montagne. Aucune route carrossable ne mène à ce village : tout arrive par train ou à pied. Et c’est qu’il faut y arriver ! Nous nous enfonçons au bout d’une vallée, montons un col à plus de 4000 mètres par une route où s’enchainent les lacets, redescendons à 1500 mètres pour remonter une autre vallée sur une jolie piste pour finir par 10 km à pied le long de la voie de chemin de fer ! Le Machu se mérite, mais tout ce temps d’approche vaut vraiment la peine : la promenade est sublime et nous met dans l’ambiance.

A la tête d’un empire immense, les incas offraient notamment à leurs alliés leur science agronomique qui leur permettait de fournir à chaque région des semences adaptées à l’altitude et au climat. Pour ce qu’on a pu reconstituer de leurs expériences en agronomie, il semble qu’ils utilisaient des laboratoires à ciel ouvert sous forme de terrasses étagées où la température pouvait varier de 5° entre les plus hauts et les plus bas gradients. Ils y faisaient pousser différentes espèces d’étage en étage afin de les acclimater ou de les exclure de leur sélection. Le site de Moray que nous visitons sur la route du retour à Cusco en fournit l’illustration. Un peu plus loin, nous passons le long des salines de Maras qui dessinent un patchwork de camaïeu marron sur le flanc de la montagne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>