Solitudes du lac Song köl

19 et 20 septembre.

A nouveau sur de jolies petites pistes, nous voyons les nuages s’accumuler devant nous, sur la route qui monte au lac Song köl, à 3200 mètres d’altitude. Faire demi-tour ? Nous ne sommes pas certains que le temps sera meilleur ailleurs. Comme le très fort vent qui amène les nuages noirs vient de face, Grégoire fait le pari que nous finirons par traverser le mauvais temps.

 

Song Köl 9Pour notre première pause, nous choisissons de nous abriter du vent glacial derrière un petit bâtiment qui ne semble pas habité. Au bout de quelques minutes, un berger sort de la maison voisine et nous invite à entrer pour boire un thé. Nous acceptons et partageons ce que nous avons – des abricots secs et des gaufrettes – avec lui, sa femme et son fils – un bébé d’un an environ. Ils sont originaires du village voisin, à une trentaine de km de là, et se sont installés dans la vallée avec leur âne, leurs trois vaches et quelques chèvres. Leurs voisins les plus proches sont à 5 km de leur maison et ils évoquent avec nous leur solitude, surtout pendant l’hiver : à l’inverse des kirghizes qui vivent en yourte, ils ne peuvent déplacer leur maison avec les saisons. Nous enlevons nos chaussures dans l’entrée, pêle-mêle où sèchent des vêtements de pluie et des manteaux, des vessies et des intestins, et où s’entassent outils et casseroles. Nous nous  installons dans la seconde pièce, sur les matelas de laine et de feutre posés à même le sol, autour d’une table basse. Les murs sont recouverts de tapis colorés et le petit poêle, alimenté des bouses séchées de leurs animaux, ronronne. Nous nous laissons doucement aller dans la chaleur. Au fond de la dernière pièce, un petit âne en plastique rouge, sorte de chien Puppy Magis perdu au Kirghizistan, joue les intrus. Nous savons que le soir venu, d’autres matelas y seront dépliés pour faire de cette pièce une chambre : comme au Japon, les kirghizes ont très peu de meubles et modulent leurs pièces en fonction de leurs besoins. Le thé au lait frais du matin, accompagné de pain maison et d’une crème fraîche qui ressemble à du beurre tant elle est riche nous réchauffe. Le temps d’enfiler nos gants et nos casques, et nous voyons notre berger, silhouette tressautante trop grande pour son âne (un vrai celui-là), revenir avec ses trois vaches. Il va neiger nous dit-il, et il les met à l’abri.

Song Köl 15Nous continuons à monter vers le lac, tandis que des camions chargés de yourtes descendent : c’est la fin de la belle saison et il est temps de rejoindre les plaines. Dans la cabine s’entassent les parents, le chien et les enfants. A l’arrière, c’est un grand vrac d’armatures en bois, d’enveloppes en feutre, de coffres, de barriques, de cuisinières ou de poêles, de panneaux solaires et d’outils. Parfois, une chèvre couronne le tout, et c’est comme un concentré de vie qui s’en va en cahotant sur le chemin.

En haut, un festival nous attend : lumières et couleurs donnent un spectacle ébouriffant. Le lac est tout simplement magique : il reste d’un bleu intense malgré tout, et les gris du ciel n’ont pas de prise sur lui. Nous le contournons  en espérant que le temps s’arrange, mais la neige se met finalement à tomber : de gros flocons moelleux qui nous transforment bientôt en bonhommes de neige ambulants. Nous ne voulons pas dormir si haut : nous continuons obstinément en espérant être redescendu en-dessous de 2500 mètres pour dormir. Grégoire pense toujours que nous allons finir par traverser les nuages, et en attendant, nous traversons en tous cas un paysage de conte de fées, composé des dernières yourtes dans la neige, des animaux en petits points noirs et des courbes douces des vallons qui débouchent sur des sommets acérés.

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Pari gagné : au nord du lac, nous commençons la redescente sous le soleil. La gorge est étroite : une rivière, une piste et deux falaises. Trouver un endroit pour camper va être difficile : la route est surtout empruntée par des camions chargés du charbon de la mine voisine. Planter en bord de route, c’est donc être trop près des camionneurs ; nous sommes quasi certains qu’il s’en trouvera au moins un qui nous proposera un verre de vodka pendant la nuit. Les très rares espaces plats sont occupés par des maisons, et c’est toujours un peu délicat de camper à côté d’une maison : les habitants nous invitent toujours à boire le thé, à manger, à dormir. C’est une belle tradition, mais alors que nous sommes toujours heureux de pouvoir partager ce que nous avons, nous ne sommes pas très à l’aise avec l’idée d’être une charge pour des personnes qui ne sont pas très riches. Pour ce soir, nous trouvons finalement un emplacement à peu près plat à 500 mètres d’une maison. Heureusement, son propriétaire vient nous voir une fois la tente montée, ce qui nous donne un argument pour refuser son invitation à dormir chez lui. “Mais si, venez dormir chez moi ! Il fait froid ! Il y a des brigands dans la montagne !” : tous les arguments sont déployés, à tel point que Grégoire part boire un verre de lait avec lui – la vodka manquant. Notre gaillard – moitié berger moitié mineur et 100% imbibé – nous explique qu’il se sent seul et qu’il est tellement heureux d’avoir de la compagnie…

Le lendemain, notre tente met deux bonnes heures à dégeler, le temps de reprendre un thé ensemble. De vallées roses en torrents bleus turquoise, nous rejoignons Bichkek.

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